Les « twisties », quand le cerveau perd le fil de l’espace 

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Chez les spécialistes du BMX Freestyle, comme chez les gymnastes ou les plongeurs, perdre ses repères en pleine figure peut transformer un mouvement parfaitement maîtrisé en situation de danger. Anthony Jeanjean en a fait l’expérience. Derrière ce phénomène connu sous le nom de « twisties » se cache un mécanisme complexe, à la croisée du vestibulaire, de la vision, de la proprioception et du contrôle moteur.

Un instant, tout va bien. Le geste est répété des centaines, voire des milliers de fois. Puis, soudain, quelque chose ne fonctionne plus. Le sol semble ne plus être là où il devrait. La rotation devient difficile à situer. Le corps paraît ne plus savoir où il se trouve dans l’espace. Bien sûr, pour un athlète qui évolue à plusieurs mètres du sol, cette perte de repères peut être dangereuse.

Le phénomène a été popularisé en 2021 lorsque la gymnaste américaine Simone Biles avait expliqué avoir été confrontée aux « twisties » lors des Jeux de Tokyo. Mais il peut également toucher d’autres spécialistes des disciplines acrobatiques. Anthony Jeanjean en a fait l’expérience à son tour.

Quand le geste reste maîtrisé, mais plus le repère

Pour le champion français de BMX Freestyle Park, le problème est apparu à l’hiver 2024, après une chute à l’entraînement. Il décrivait alors une sensation de « vertige » à l’entrée d’une courbe et surtout le sentiment d’être « perdu » . À la différence de Simone Biles, il ne s’agissait pas nécessairement de perdre ses repères au milieu d’une figure.

La nuance est importante. Un athlète victime de « twisties » n’a pas forcément oublié comment réaliser son mouvement. Il peut continuer à posséder toutes les compétences techniques nécessaires, mais ne plus parvenir, momentanément, à déterminer avec suffisamment de précision où il se trouve dans le mouvement.

Bien sûr, le BMX Freestyle est précisément une discipline dans laquelle cette information est vitale : le pilote doit gérer simultanément sa propre orientation, celle du vélo, la trajectoire, la vitesse, la rotation et la position du sol.

Un «GPS intérieur» à plusieurs capteurs

Pour comprendre ce qui se passe, on peut imaginer le cerveau comme un système qui construit en permanence une représentation de la position du corps. Il dispose pour cela de plusieurs sources d’information.

La première est la vision. Elle permet de repérer le sol, l’horizon, les modules du park et les déplacements de l’environnement. La deuxième est le système vestibulaire, situé dans l’oreille interne. Les canaux semi-circulaires renseignent notamment le cerveau sur les accélérations de rotation de la tête, tandis que les organes otolithiques participent à la perception des accélérations linéaires et de la gravité.

La troisième est la proprioception : les informations provenant des muscles, des tendons et des articulations permettent de savoir dans quelle position se trouvent les différentes parties du corps.

Ces informations ne sont pas simplement additionnées : le cerveau les confronte, les articule et les pondère en permanence pour construire une estimation de l’état du corps.

Chez un athlète de haut niveau, cette capacité est extrêmement entraînée. Après des milliers de répétitions, le cerveau dispose également d’un « modèle interne » du mouvement : il sait, sans que l’athlète ait à y penser consciemment, ce qu’il devrait ressentir et où il devrait se trouver à chaque étape d’une figure.

Quand les informations ne concordent plus

Le corps tourne, le sol disparaît du champ visuel, puis réapparaît. Le cerveau doit alors davantage s’appuyer sur les informations vestibulaires et proprioceptives, ainsi que sur les automatismes acquis.

Si les différentes informations deviennent difficiles à intégrer ou ne correspondent plus exactement au fameux « modèle interne » du mouvement, le système peut perdre momentanément sa capacité à fournir une représentation fiable de l’orientation du corps.

Il ne s’agit donc pas nécessairement d’un simple problème « d’oreille interne ». Les « twisties » sont plutôt décrits comme un phénomène complexe impliquant l’intégration des informations sensorielles et le contrôle moteur. Leur mécanisme précis reste d’ailleurs encore mal compris.

Pas exactement un « VPPB »

Cette distinction permet aussi de comprendre pourquoi il serait hasardeux d’assimiler les « twisties » au fameux VPPB (vertige positionnel paroxystique bénin), très courant.

Dans le VPPB, on le sait, de petits cristaux de carbonate de calcium, les otoconies, se « détachent » et se déplacent dans un canal semi-circulaire. Certaines positions de la tête provoquent alors un signal vestibulaire inapproprié, donnant typiquement une sensation brève de rotation (vertige rotatoire).

Dans les « twisties », le problème paraît beaucoup plus global : il concerne la manière dont le cerveau combine les informations vestibulaires, visuelles et proprioceptives pour déterminer la position du corps et piloter le mouvement. L’oreille interne peut donc participer au phénomène sans en être nécessairement la cause unique.

Le chemin du retour : reconstruire la confiance

Pour Anthony Jeanjean, la réponse a été progressive. Après avoir renoncé aux Championnats du monde 2024 pour privilégier sa santé et son repos, le Français a repris progressivement, en travaillant notamment avec son entourage sportif et médical. Des exercices de rééducation visuelle lui ont également été proposés, sans qu’une cause unique puisse être établie.

Le principe est finalement assez logique : lorsque le système de repérage a été fragilisé, il faut reconstruire progressivement les automatismes et la confiance. « Quand je roule, une fois, deux fois, dix fois et qu’il ne se passe rien, forcément, ça rassure« , expliquait Anthony Jeanjean en 2025.

Les « twisties » rappellent ainsi une réalité essentielle des sports acrobatiques : la performance ne dépend pas seulement de la force, de la technique ou du courage. Elle repose aussi sur l’aptitude du cerveau à savoir, à chaque instant, où se trouve le corps dans l’espace. Et lorsque cette intelligence de l’espace vacille, savoir s’arrêter, comprendre le phénomène et reconstruire patiemment les automatismes fait aussi partie de la performance.