La mixité de genre dans les staffs
Rédigé par Amélie Boyer, chercheuse en psychosociologie du sport et préparatrice mentale, cet article conjugue apport scientifique et perspectives de terrain à travers les témoignages de Juliette Berthet, athlète de haut niveau, et Emmanuel Huber, membre de staff, qui illustrent l’impact concret de la mixité de genre sur le fonctionnement, la collaboration et la performance des équipes sportives.
La thématique de la mixité s’impose comme un enjeu majeur, autant dans le sport que dans la société. Le monde du cyclisme n’y échappe pas. Cet article propose un regard approfondi sur la mixité de genre, qui ne peut se limiter à une question d’égalité, mais qui constitue également un véritable levier stratégique pour le fonctionnement collectif des équipes.
Mixité de genre et diversité : comprendre la différence
Avant même de s’intéresser aux forces de la mixité et aux bonnes pratiques associées, il paraît essentiel de clarifier deux concepts souvent confondus, pourtant complémentaires : la mixité de genre et la diversité.

Si l’on se réfère au dictionnaire (Larousse), la diversité se définit comme le caractère de ce qui est différent, varié, multiple. Dans les sciences sociales et le management sportif, la diversité désigne l’ensemble des différences visibles – sexe, âge, couleur de peau – et invisibles -parcours, expériences, compétences – entre les membres d’un groupe. Ces différences influencent les dynamiques et la performance collective, et peuvent être évaluées de manière objective (ex. stats, chiffres) ou subjective (ex. perception, ressentie) (Roberson, 2006 ; van Knippenberg & Schippers, 2007).
La mixité de genre, quant à elle, correspond à la présence simultanée d’hommes et de femmes au sein des structures sportives, des équipes et des staffs (Burton & Leberman, 2017). Elle constitue donc une composante spécifique de la diversité. Alors, à ce jour, où en sommes-nous concernant la mixité dans le système sportif ?
Représentation des femmes : entre droits, actions et avancées
Il faut d’abord être conscient·e que la mixité dans le sport est un droit légal pour les femmes. En effet, on la retrouve dans le Code du sport (article L.100-1), et elle a été renforcée par la loi de 2014 visant à atteindre l’égalité réelle entre les femmes et les hommes en corrigeant les déséquilibres persistants.
Si l’on peut penser que la présence des femmes dans les staffs sportifs a fortement progressé ces dernières décennies, notamment grâce à l’augmentation de la pratique féminine et aux politiques publiques mises en place (subventions, formations, mentorat, campagnes de sensibilisation), les données nuancent ce constat. Les femmes restent largement sous-représentées dans les structures sportives, en particulier dans les postes de direction et de leadership (Burton, 2015). Par exemple :

- Aux Jeux olympiques de Paris 2024, 13% des entraineures étaient des femmes.
- Les femmes représentent près de 46% des bénévoles en France, mais seulement 34% des dirigeantes de structures sportives et 23% des entraineures. (Stats FFC).
Juliette Berthet – athlète : « C’est vrai que quand j’étais toute petite, quand j’ai commencé le vélo, clairement, c’était totalement des staffs masculins, que ce soit au BMX ou au VTT, c’était vraiment masculin. Je trouvais que ça me manquait en tant que femme. »

Comme le souligne Diana Bianchedi (Chief Strategy Planning & Legacy Officer) lors des Jeux olympiques de Milano Cortina 2026, « le sport a beaucoup progressé en matière d’égalité, mais les femmes restent encore trop peu nombreuses dans les postes où les décisions sont prises. »
Plus que des chiffres, les femmes dans les staffs sont surreprésentées à des rôles traditionnellement genrés (c.-à-d. des fonctions « de soin »), telles que kinésithérapeute, médecin ou psychologue du sport (Pfister, 2015).
Cette situation illustre ce que Maruani (2011) nomme « la ségrégation verticale » : les femmes occupent majoritairement des fonctions de soutien, tandis que les postes d’entraîneurs principaux, responsables de structures ou directeurs sportifs, restent majoritairement dominés par les hommes.
Forces de la mixité : un levier de performance et d’innovation
Au-delà des enjeux d’égalité et de représentation présentés juste avant, la mixité apparaît comme levier stratégique pour les organisations sportives. En effet, dans un environnement sportif en constante évolution, les recherches montrent que les groupes de travail / staffs mixtes enrichissent les perspectives, stimulent la créativité, améliorent la qualité des décisions, et renforcent la cohésion d’équipe (Roberson, 2006; van Knippenberg & Schippers, 2007). À ce titre, la mixité au sein d’un staff devient un avantage compétitif.
La première force de la mixité réside dans la richesse des points de vue qui améliore les processus décisionnels. Lorsque des profils, des expériences et des compétences différentes se rencontrent, les idées se complètent et les approches se diversifient.
Les discussions gagnent en profondeur et aboutissent à des décisions plus nuancées et mieux adaptées à la complexité des situations (Mikkonen & al., 2026). Cela encourage les équipes à questionner leurs habitudes, leurs certitudes tout en explorant / créant des méthodes innovantes. Les travaux sur l’intelligence collective confirment d’ailleurs ces propos, démontrant que l’intégration de profils variés augmente la créativité, l’efficacité et la capacité à résoudre des problèmes complexes (Woolley & al., 2010). Ce qui permet de proposer des stratégies d’accompagnement plus adaptées aux besoins spécifiques de chaque athlète.

Juliette Berthet – athlète : « Par expérience avec deux entraineurs H/F, ils sont ultra complémentaires, ils se disent qu’ils n’ont pas la même manière de résolution de problèmes, mais, du coup, ils s’écoutent et ils proposent des solutions qui sont complémentaires. »
Emmanuel Huber – encadrant : « Je trouve que la mixité apporte de la collaboration, et également beaucoup plus de discussions et de partage, notamment dans les débriefings, où cette dimension est primordiale. »

À l’inverse, dans un environnement homogène où les membres partagent les mêmes profils (par exemple hommes, blancs, expériences proches), les décisions et les fonctionnements reproduisent un modèle unique (phénomène de la pensée unique : groupthink) à proposer aux athlètes et donc un modèle unique concernant la performance. Cette non-mixité limite la capacité du staff à répondre à la diversité des besoins et peut freiner la création d’un climat réellement inclusif.
Juliette Berthet – athlète : « Quand il n’y a pas de mixité, c’est les mêmes conversations, c’est les mêmes façons de penser alors que cela s’équilibre plus quand il y a les deux. Un staff exclusivement féminin ou masculin, je trouve que c’est ça qui peut être un problème. »
De plus, lorsqu’on encadre des sportives, la présence de membres du staff féminin représente un atout majeur. C’est un levier essentiel concernant la compréhension fine des athlètes. Non seulement pour l’équité et la force de la mixité, mais aussi pour une meilleure prise en compte des besoins spécifiques des athlètes. Par exemple, la présence de femme dans le staff facilite la prise en compte des dimensions parfois sous-estimées (rapport au corps, cycles, socialisation, etc.). Au-delà de ces spécificités, c’est surtout la capacité du staff à croiser les regards qui enrichit l’analyse globale des situations. Cette complémentarité améliore la qualité du suivi individualisé et renforce la pertinence des ajustements proposés.

Juliette Berthet – athlète : « Quand j’étais jeune, pour parler des trucs liés aux filles, c’était plus facile d’aller parler à un staff femme, que ça soit une entraîneure, une nutritionniste, n’importe quelle personne du staff. Alors que j’avais une très bonne relation avec mon entraîneur masculin, mais c’est différent. Maintenant, dans les courses, on fait des « pauses toilettes », c’est encore assez récent et de plus en plus organisé, mais des fois, on se prend des amendes. C’est donc un grand débat et je pense que, des fois, les hommes ne se mettent pas à notre place pour le coup et ce n’est pas forcément de leur faute, mais avoir des femmes pour comprendre ça, c’est cool. »
Emmanuel Huber – encadrant : « J’ai vu qu’avec une femme, les athlètes peuvent échanger avec elle plus facilement, ça fait remonter plus facilement des choses qui seraient des dysfonctionnements dans le groupe. Elles ont moins peur de dire ce qu’elles ressentent.»

Les recherches de Burton & Leberman (2017) montrent également que la visibilité des femmes dans des rôles techniques et décisionnels agit comme un modèle d’identification. Voir des femmes occuper des postes techniques et décisionnels inspire d’autres femmes à envisager ces carrières, encourage la confiance en soi et contribue à réduire les stéréotypes de genre dans le sport.
Enfin, la mixité influence positivement les dynamiques collectives et le climat de travail.
Les recherches en intelligence collective montrent que les groupes diversifiés développent souvent de meilleures compétences sociales : ambiance, écoute et régulation des échanges (van Knippenberg et al., 2004). Ces éléments favorisent un climat de travail plus collaboratif et inclusif dans lequel les membres se sentent légitime à s’exprimer. À terme, cela renforce la cohésion du staff et sa capacité à fonctionner efficacement dans des contextes de pression.
Emmanuel Huber – encadrant : « Ça apporte de l’énergie aussi. C’est même assez incroyable. C’est un plus qui donne de l’énergie à un groupe. Je parle d’encadrement, mais du coup, ça entraîne aussi une super ambiance entre tous, y compris les athlètes.»
Ainsi, la mixité ne se limite pas à un objectif de représentation. Elle participe à une meilleure adaptation aux exigences du sport, notamment de haut niveau, en favorisant des modes de fonctionnement fondés sur l’écoute, la complémentarité et la collaboration. À l’inverse, l’absence de mixité peut conduire à une forme de rigidité : reproduction des mêmes schémas, difficulté à innover, angle mort dans la compréhension des athlètes. La performance devient alors limitée non pas par un manque de compétences individuelles, mais par un manque de diversité dans les manières de penser et d’agir collectivement.

Juliette Berthet – athlète : « Dans certaines structures pros où j’étais, il n’y avait même pas 5% de femmes. Et du coup ça me manquait en tant qu’athlète, et je trouvais que c’était vachement masculinisé. Actuellement j’ai vachement constaté la différence avec justement ces équipes où il y avait que des hommes dans le staff, au niveau de l’entraînement, de la performance, je trouve que c’est incroyable.»
Elle ne doit pas être envisagée uniquement comme une obligation morale ou institutionnelle, mais comme une ressource stratégique, directement liée à la qualité du fonctionnement collectif et à la performance durable des équipes. Elle ne se « réalise » pas seule et demande que les organisations et les staffs soient prêts à la recevoir, à l’exploiter et à valoriser tout son potentiel.
Préparer le système sportif à la mixité

Trop souvent (encore), des femmes témoignent leurs expériences difficiles dans des environnements où la culture organisationnelle manque d’inclusion. Où les comportements sexistes peuvent être tolérés, banalisés, voire invisibilisés, tandis que le soutien institutionnel fait défaut. Cela influence nécessairement l’engagement de certains talents, l’isolement ou l’abandon de sa profession.
Emmanuel Huber – encadrant : « J’ai entendu des choses délirantes d’entraîneurs formateurs qui parlaient des filles, moi, ça m’a toujours choqué.»
Juliette Berthet – athlète : « Des fois les mécanos, les DS vont faire des blagues un peu « beauf », avec des femmes, ça équilibre et ça éduque un peu sur certaines dimensions.»
Dès lors, mettre en place des stratégies individuelles pour les femmes et promouvoir la mixité dans les staffs sportifs ne suffit pas ou plus. Le problème est systémique et sociétal, et les stratégies doivent l’être également. Pour que ces initiatives aient un réel impact, il est essentiel que les clubs et les fédérations soient prêts à les accueillir.
Emmanuel Huber – encadrant : « Mon éducation déjà à la base elle est comme ça, pour la mixité. Donc ça a été quelque chose d’assez naturel, une évidence, il n’y avait pas de sujet là-dessus, je ne me suis jamais forcé. Mais il ne faut pas que ce soit forcé, si les responsables n’y croient pas, c’est ça ne sert à rien. Personnellement, j’espère voir des femmes pour prendre la relève !»
Cela implique de former l’ensemble des équipes, d’accompagner les nouveaux profils et de garantir un environnement de travail respectueux. À cet égard, le ministère des Sports propose des outils concrets pour favoriser l’égalité au sein des structures sportives (2026).
Toutefois, leur mise en œuvre nécessite une vigilance particulière : la mixité ne doit jamais se transformer en stéréotypes ou en attentes de comportements préétablis.
Point de vigilance : éviter les stéréotypes
Promouvoir la mixité ne doit pas conduire à l’essentialisation, c’est-à-dire attribuer aux femmes et aux hommes des caractéristiques supposées « naturelles » ou innées (ex. écoute, empathie et bienveillance pour les femmes). Même si ces caractéristiques semblent positives en apparence, ces stéréotypes enferment les femmes dans des rôles tout en limitant la reconnaissance de leurs compétences (Bem, 1993). En voici plusieurs formes concrètes :

- Placer des femmes dans des postes de direction fragiles ou en situation de crise, où la marge de réussite est limitée (Ryan & Haslam, 2005).
- Des recrutements fondés sur des attentes stéréotypées (à l’écoute, empathique, etc).
- Attendre une forme de leadership démocratique chez une femme et autocratique chez un homme.
- Formation leadership au féminin ? Existe-t-il des formations de leadership masculin ? Si ce n’est pas le cas, cela sous-entend que les qualités des hommes sont encore considérées comme naturellement alignées avec le leadership.
En résumé, la mixité dans les staffs sportifs représente à la fois une opportunité et un défi. Elle est un levier pour la performance, l’inclusion et le bien-être, mais sa mise en œuvre doit être réfléchie (diagnostic de sa structure et de ses besoins), structurée (applications concrètes via plan d’action) et saine (environnement inclusif, non sexiste, non violent).
Points clés
- La mixité favorise l’accès des femmes aux rôles techniques et décisionnels et joue un rôle de modèle pour les générations futures.
- Elle permet aux équipes d’être plus créatives, plus performantes et plus adaptables.
- Elle maximise le potentiel des staffs à prendre des décisions de qualité face à des situations complexes, diversifiées et spécifiques.
- Elle contribue à la confiance, la cohésion et le plaisir au sein des équipes, rendant le travail plus stimulant et motivant pour les athlètes comme pour le staff.
- La préparation du système est indispensable : former, encadrer et accompagner évite les expériences négatives et garantis une inclusion réelle.
- Il est également important de rappeler que la mixité est une composante de la diversité. Cette dernière ne se limite pas au genre et suppose que des caractéristiques comme l’âge, les parcours, les origines et expériences enrichissent tout autant les équipes et sont des leviers essentiels pour les organisations sportives de demain.
Pour conclure, la mixité dans les staffs sportifs va bien au‑delà des enjeux d’égalité hommes / femmes : elle renforce les équipes, stimule la créativité et inspire les générations futures. Pourtant, reste une question centrale que l’on ne peut ignorer : si, depuis des décennies, des hommes encadrent des hommes et des femmes, pourquoi est-il encore nécessaire d’expliquer la force de la mixité pour que des femmes puissent encadrer des hommes et des femmes ? Cet article, se veut ainsi un point de départ pour une réflexion, et non une succession d’arguments visant à convaincre.